Adieu managers

Philippe Détrie chronique pour le magazine Entreprise & Carrières tous les quinze jours. Voici la rubrique parue dans le n°1415 du 14 janvier 2019.

Adieu managers

Chers lecteurs, je vous tire ma révérence après 43 ans de vie managériale très active. La Maison du Management vous ouvre toujours ses portes, je me tourne simplement vers d’autres activités : voyages, bénévolat pour l’Adie (saviez-vous que cette association de micro-crédit crée 250 emplois pérennes par… semaine !), écriture de chansons… et d’autres aventures à venir, qui sait !
Merci à Entreprise & Carrières de m’avoir confié pendant trois ans cette chronique, dont cette dernière de décembre. Et comme tout se termine en chanson, en voici les quatre couplets [1]… Gai, gai, démanageons-nous !

Travaille d’abord pour toi

Vivre ça coûte cher. Trouve un job qui te nourrit financièrement. Et si tes moyens ou ta frugalité le permettent, choisis-en un qui te plaît. Choisir son job, c’est choisir ses servitudes… et aussi ses sources d’épanouissement.
Laisse ton cœur et tes envies dicter ta conduite : ton cœur est plus clairvoyant que ton cerveau, tes envies sont plus entraînantes que des consignes. On est passé du devoir conjugal au plaisir sexuel, passe du devoir professionnel au plaisir de la réalisation.
Ne fais jamais rien contre ta conscience.
Sois curieux et gourmand, la routine est mortelle.
Laisse tomber celui qui veut jouer le chef (un bon chef est celui qui n’aspire pas à l’être), éclate de rire quand il te parlera de subordination.
Sois, peut-être pas exemplaire, mais au moins irréprochable. Si t’es pas cru, t’es cuit !
Fuis les dominants, les pervers narcissiques, les bienheureux de la marge brute. Il existe tellement de belles personnes !

Travaille pour ton projet
Un projet fait avancer : regarde bien l’utilité de sa valeur ajoutée.
Le monde change plus vite que notre capacité à apprendre : vite, désapprends et bouge-toi : soit t’es agile, soit t’es mort ! Ne vise plus de point fixe, mais un nuage de possibles, on vit dans le cloud aujourd’hui !
Ose, ose, il vaut mieux perdre pied un temps que ton potentiel pour la vie. Flotte dans tes incertitudes, navigue dans tes possibles, le chemin se fait en marchant. Arrête de compter les mouches et lâche les chevaux.
Reste les pieds sur terre, le bon sens n’est pas commun, il est rare.
Transforme tes pépins en pépites.
Construis du solide avec du fluide. Fuis le sommeil dogmatique des structures, lance-toi dans l’apesanteur organisationnelle.
Sois rigoureux sans être rigide.
Sois durable dans un monde qui se métamorphose à vitesse ubersonique !
Réfléchis moins à l’emploi de ton argent qu’à celui de de ton temps, irremplaçable.

Travaille avec les autres

Manager des personnes est une des plus belles aventures humaines. Rien de plus épanouissant que de réussir en équipe un projet et de faire progresser des personnes. Pour un manager, réussir, c’est faire réussir !
Libère-toi du diplôme, de l’âge, de l’ancienneté, de tous ces critères traditionnels de hiérarchisation… Privilégie les qualités humaines, le relationnel, l’enthousiasme, l’aimable, l’éthique.
Un premier pas ensemble ne garantit pas une route commune, mais une route commune passe par un premier pas ensemble.
Deux idées en font trois. Il y a plus de jus dans deux betteraves que dans une.
Ris avec tout le monde, sois généreux de ta bonne humeur. Cultive ta chaleur ajoutée !
Préoccupe-toi avant tout des autres, donne du sens et de la reconnaissance.
Écoute bien : l’ouïe commence souvent par dire non.
Dis des choses positives : le bien ira mieux, le moins bien ira moins mal.
Développe au-delà de la sécurité psychologique : « Ne fais pas aux autres ce que tu n’aimerais pas qu’ils te fassent. » la bienveillance active : « Fais aux autres ce que tu voudrais qu’ils te fassent. ».
Laisse tomber l’uniforme : chacun est singulier, même si c’est vrai pour tout le monde !
Partage l’ordre du jour, c’est bien. Partage le menu du jour, c’est mieux.

Travaille pour notre monde

Entreprise sans conscience n’est que ruine de la société. Tu n’es plus seulement face à ton marché, tu es face à la société. Sois attentif à tes impacts sur tous tes environnements. Tu ne peux plus t’enrichir en appauvrissant tes proches. Partage la décision et les bénéfices à parts égales entre actionnaires, clients (autofinancement pour les investissements), salariés et société (I.S.). Le gâteau ne sera plus un financier pour certains, mais un quatre-quarts pour tous !
Préfère le verbe pouvoir au nom pouvoir, le pouvoir de au pouvoir sur.
Sois doux avec les faibles, exigeant envers les forts (et non le contraire comme dans de nombreuses entreprises).
Si tu es responsable de ce que tu fais, tu es aussi responsable de ce que tu laisses faire. Attention à la non-assistance : alerte !
Oui à un minimum d’efficacité, non à un maximum. Muhamad Yunus, prix Nobel de la paix, nous le déclare : « Après avoir appris à bien faire du business, il faut à présent apprendre à faire du business qui fait du bien. »
Ton enjeu n’est plus d’être le meilleur du monde, mais d’être meilleur au monde. Existe-t-il finalité plus enthousiasmante ?

Fonce, manager.

[1] Il me reste à faire des pieds et des rimes pour chanter ce « testamanagement »… Je cherche d’ailleurs un compositeur !

 

 

 

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