Le salarié sens dessus dessous

Le salarié sens dessus dessous

Philippe Détrie chronique pour le magazine Entreprise & Carrières tous les quinze jours. Voici la rubrique parue dans le n°1323 du 7 février 2017.

Le salarié sens dessus dessous

Il n’y a pas de dirigeant, de consultant, de professeur en management qui ne dénonce le déficit de sens au travail.

Mais de quel sens s’agit-il ? La riche polysémie du mot crée une telle confusion qu’on y mélange tout. Analysons ce quadruple déficit au filtre des quatre sens du mot sens et proposons quelques recommandations.

Le salarié a besoin d’un sens – signification.

Quelle est l’utilité de son engagement ? Ceux qui travaillent dans la fonction publique ou dans une association ont choisi d’épouser la raison sociale de leur organisation : le plus souvent l’intérêt général ou le bien commun. Heureux soient-ils car quel est l’intérêt de travailler pour au bout du compte payer une plus grosse cylindrée à son patron ou enrichir des actionnaires inconnus d’un fonds de pension lointain ?

Recommandation pour donner du sens : définir avec son équipe un challenge qui contribue au projet d’entreprise s’il existe ou sinon qui renforce maîtrise et fierté d’un professionnalisme collectif. Il s’agit de transformer un enjeu en jeu, de traduire un objectif en une sorte de pari stimulant sur l’avenir, de défi entraînant pour que chacun se sente l’artisan engagé d’une mission ou d’une aventure commune. La formulation d’un pourquoi on travaille ensemble apporte aussi une réponse à la fois au besoin de reconnaissance individuelle et à l’envie d’appartenance collective.

Il est en attente d’un sens – direction.

Rien de plus déstabilisant et désorientant que l’absence de cap. Le territoire n’est plus balisé puisque le Nord varie. La boussole s’affole, elle ne donne plus la direction. La perte de repères est évidente. Louvoyer peut être une stratégie en des temps d’incertitude certaine, mais il faudra faire comprendre sans relâche la difficulté de sens face au tourbillon des métamorphoses de notre société.

Recommandation pour indiquer le sens : non plus réduire l’incertitude mais l’accompagner et la faire accepter. Le pragmatisme devient la vertu principale. Il faut accepter que le monde bouge vers un futur inconnu et ne pas caresser la nostalgie des réussites passées qui deviennent rapidement plus passées que réussites. Kant nous dit qu’« on mesure l’intelligence d’un individu à la quantité d’incertitudes qu’il est capable de supporter ». Nous avons tant de progrès à faire devant tant d’imprévisibilité !

Il recherche le sens – discernement.

Là, le bon sens n’est pas « la chose du monde la mieux partagée » contrairement à ce qu’en pense Descartes. Nous parlerons comme le définit Rémusat du « sens commun, mais c’est justement le sens rare » ! La lucidité nous manque souvent. Combien d’erreurs viennent de nos croyances, filtres, états d’âme au détriment d’une vision objective de la réalité ?

Recommandation pour faire preuve de bon sens : cela s’apprend en équipe, en partageant ses intuitions et ses jugements, en co-construisant des bonnes pratiques. Nous avons la chance d’être les champions du monde de la critique, cultivons ce fantastique capital pour clarifier, simplifier, privilégier le client au process…

Il est en quête de sens – sensation.

C’est comme pour le consommateur. Le marketing expérientiel, qui a migré de l’étude des besoins à celle des envies, cherche dorénavant à créer un univers en sollicitant les cinq sens du client, le but étant de lui faire vivre une expérience unique, hyper-personnalisée et associée à une sensation. Émoi et moi !

Recommandation pour solliciter les sens : développer l’empathie et l’intelligence émotionnelle. Le management aujourd’hui encourage l’expression des émotions dont la manifestation et le partage facilitent le sentiment d’appartenance à un groupe, la proximité, la coopération. Les reconnaître publiquement n’est plus un aveu de faiblesse, mais une promesse d’énergie positive.

Sans sens, on se perçoit inutile, perdu, confus, indifférent. On se retrouve sens dessus dessous. Le non-sens l’emporte et nous rapproche de l’absurde. Peut-être que le moyen d’échapper au déficit de tous ces sens serait de suivre son intuition, dite d’ailleurs le sixième sens !

 

 

btnimage