Par-dela l’intergénérationnel

Par-dela l’intergénérationnel

Philippe Détrie chronique pour le magazine Entreprise & Carrières tous les quinze jours. Voici la rubrique parue dans le n°1403 du 15 octobre 2018.

Par-delà l’intergénérationnel

C’est un rêve qui me revient de temps en temps.
Chaque génération y est semblable à une vague. D’où vient-elle ? Que rythme-t-elle ? Où court-elle ? Personne ne sait… Elle prend naissance dès qu’elle se rapproche du rivage, elle se forme peu à peu, prend de la rondeur et de la taille. Les contours se dessinent, l’ondulation se propage. Elle progresse. Elle ne sait pas pourquoi elle est en mouvement, mais elle avance, aveuglément. Sait-elle qu’elle va mourir, qu’elle est condamnée ? Elle ne connaît même pas la question…

Nouvelle vague ?

A quelques mètres du rivage, elle ne se pose toujours pas la question, elle pressent la réponse. Mais elle ne veut rien savoir, ou elle invente, elle est trop préoccupée de sa vie. Elle se gonfle du ressac de la précédente vague et avale cet héritage, naturellement et comme s’il lui était dû. Elle s’élance, ample et vigoureuse, s’élève au-dessus de la masse liquide, elle défie les lois physiques, elle les ignore. Elle manifeste sa volonté de domination sur l’océan, elle affirme sa présence, son unicité. Elle se dresse arrogante, se pavane, exhibe orgueilleusement ses crêtes, écume sa fierté, s’enivre de sa puissance. Elle triomphe : elle est la nouvelle vague. Elle déclare la guerre à on ne sait qui, monte à l’assaut d’on ne sait quoi. La soif de vaincre l’emporte sur la certitude d’être vaincue… Elle est au faîte de sa gloire. Elle engage toute son énergie et la libère de façon éclatante, avec fracas et panache. Elle claque sa présence sur le sable, attaque bruyamment le relief, envahit rageusement la plage, investit les moindres failles, bouscule tout sur son passage. Elle remodèle l’espace, comme pour mieux imprimer sa marque. Elle s’estime unique… Unique comme toutes les autres ! Car le temps a vite raison d’elle. Elle a beau s’étaler, s’étirer, s’astreindre à monter plus haut que la rive pour en prendre possession, elle s’épuise à repousser ses propres limites, à retarder le terme de son voyage. Puis elle se retire, petitement, chichement, se tasse, s’enfonce et disparaît, aspirée par la vague suivante qui n’attend que cette reddition. Derrière, des centaines, des milliers d’autres attendent aussi leur instant de gloire, venues d’on ne sait quelle inépuisable matrice et poussées par on ne sait quel instinct immémorial. A quoi jouent-elles, à quoi riment-elles ? Pas d’histoire, pas d’avenir, juste le présent. Un présent vaniteux.

Et les managers ?

Nous écrivons beaucoup pour ces soi-disant conflits de générations. Est-ce vraiment nouveau ? Nos problématiques managériales ressemblent à ces vagues générationnelles incessantes et toutes identiques. Il y a 2 500 ans, Socrate nous prévenait : « Nos jeunes aiment le luxe, ont de mauvaises manières, se moquent de l’autorité et n’ont aucun respect pour l’âge. » Bien sûr, le phénomène, naturel depuis des siècles, s’est amplifié fortement avec le croissance de l’espérance de vie. Aujourd’hui les jeunes sont attentifs à une meilleure conciliation des temps de vie, à des pratiques d’ouverture, d’agilité, de diversité. Et que les seniors favorisent souvent une culture du présentiel et souhaitent valoriser leur expérience. Mais une fois qu’on a dit que le management intergénérationnel consiste à faire travailler ensemble différentes générations en tirant le meilleur parti de leurs forces, a-t-on innové ?

Un double enseignement : tordre le cou aux stéréotypes et aux proverbes antiques (aujourd’hui les jeunes savent et les vieux peuvent !) et relire Socrate au bord de la mer…

 

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