Interview experts MM : 3 questions à… Jean-Christophe Barralis et Linda Molki
Interview experts MM : 3 questions à… Jean-Christophe Barralis et Linda Molki
« L’IA ne produit rien par nature : elle révèle nos choix »
La transformation technologique s’accompagne de deux discours omniprésents : d’un côté, la promesse d’efficacité portée par l’IA ; de l’autre, la peur très humaine de devenir obsolète. Entre fantasmes et inquiétudes, comment les managers peuvent-ils garder la main ? Comment embarquer les équipes dans un usage réellement créateur de valeur ? Cofondateur de l’IFAI et coach d’organisation en Appreciative Inquiry, Jean-Christophe Barralis, et Linda Molki, cofondatrice de Soror’Ama, tous deux auteurs de L’art de manager avec l’IA (Dunod), partagent leurs éclairages.
1. L’IA suscite à la fois enthousiasme et inquiétude. Selon vous, quel est le véritable enjeu managérial derrière cette transformation?
Ces deux discours, l’efficacité et l’obsolescence, ne sont pas des vérités technologiques mais des projections humaines. L’IA ne produit aucun effet par elle-même : tout dépend de l’usage que nous en faisons. Oui, l’efficacité existe, mais seulement si le manager choisit consciemment comment réinvestir le temps gagné. Sinon, comme avec l’e-mail, ce temps sera aussitôt englouti par la pression opérationnelle et transformé en accélérateur d’épuisement. La peur de l’obsolescence, elle aussi, devient réelle si l’on renonce à ce qui fait la valeur humaine : le discernement, la pensée critique, l’intuition. Déléguer nos décisions aux algorithmes conduit à un appauvrissement cognitif. Autrement dit : l’IA n’est ni une menace ni une solution, elle révèle nos choix.
Derrière la révolution technologique, l’enjeu est avant tout culturel :
Que voulons-nous confier à la machine ?
Que voulons-nous absolument garder du côté de l’humain ?
Quel type de travail voulons-nous créer demain ?
C’est cette intention qui détermine ce que l’IA va amplifier : l’efficacité… ou la présence, le sens et l’intelligence humaine.
2. L’Appreciative Inquiry s’appuie sur les forces existantes. En quoi cette approche est-elle particulièrement utile pour accompagner l’arrivée de l’IA ?
L’Appreciative Inquiry est une démarche de transformation qui consiste à s’appuyer sur ce qui fonctionne déjà dans une organisation pour construire, avec les équipes, des changements positifs et durables. Elle repose donc sur une idée simple : ce que nous choisissons d’observer grandit.
Plutôt que de partir des problèmes, elle invite à explorer les moments où les équipes ont déjà réussi : leurs ressources, leurs forces, leurs pratiques efficaces. Ce terreau permet de construire un futur crédible, mobilisateur et désirable. L’AI n’est pas une méthode « positive » : c’est une méthode qui révèle l’énergie du collectif pour la mettre en mouvement. Dans le contexte de l’IA, cette approche est puissante. Elle transforme la peur du changement en capacité d’agir, non pas en minimisant les inquiétudes, mais en s’appuyant sur ce que les équipes savent déjà faire et sur les transformations qu’elles ont déjà traversées avec succès.
3. L’adoption de nouveaux outils repose sur l’adhésion des équipes. Quels leviers concrets recommandez-vous aux managers ?
Trois leviers très opérationnels sont à relever selon nous :
1. Installer une véritable sécurité psychologique. Reconnaître les peurs, les résistances, les imaginaires. On n’embarque pas par la technique, mais par la permission d’être vrai.
2. Partir des réussites. Demander : « Quand avons-nous déjà réussi une transformation technique ? Quelles forces avons-nous mobilisées ? » C’est ainsi que l’on construit une dynamique d’engagement.
3. Donner du sens au temps libéré. L’IA libère du temps, mais ce temps doit être réinvesti volontairement : dans la relation, la coopération, l’apprentissage. Sinon, il sera aussitôt absorbé par l’urgence. L’IA ne mobilise personne en soi : c’est le projet humain autour d’elle qui embarque.
Question bonus Maison du Management : en quoi l’IA a-t-elle déjà influencé votre manière de manager, d’aider ou de décider ?
L'IA nous a obligés à clarifier notre intention avant d’agir : savoir ce que nous voulons créer, et ce qui doit absolument rester humain dans notre pratique. Elle a aussi renforcé la discipline du discernement : ne pas confondre vitesse et justesse, ne pas déléguer son jugement, vérifier ses intuitions. Surtout, elle a recentré l’attention sur les compétences humaines réellement différenciantes : la qualité relationnelle, l’écoute, la pensée critique. Autant de dimensions que la machine n’automatise pas, mais que l’humain peut, grâce à elle, magnifier.
Propos recueillis par Laure Girardot
