Interview experts MM : 3 questions à… Matthieu Poirot

Publié le 18 février 2026 par Grace Ngwala

Interview experts MM : 3 questions à… Matthieu Poirot


« La récupération psychologique est une compétence stratégique »

Nous avons appris à optimiser la performance, accélérer le travail, densifier les agendas. Mais avons-nous appris à récupérer ? Dans un contexte d’intensification continue du travail (surcharge cognitive, pression émotionnelle, hyperconnexion), la question de la récupération psychologique reste largement sous-estimée, voire taboue. Pourtant, elle conditionne directement la performance durable des équipes et la capacité d’adaptation des organisations.

Pour Matthieu Poirot, Psychologue des organisations, docteur en sciences de gestion et fondateur de Midori Consulting, la récupération n’est ni un luxe ni un relâchement : c’est une compétence. À l’heure où les entreprises parlent d’engagement, il appelle à réintégrer un pilier oublié du management : l’équilibre effort–régénération.


undefined


1. Pourquoi avons-nous aujourd'hui tant de mal à récupérer psychologiquement ?

Nous vivons dans un déficit chronique de récupération. La première raison est culturelle : tout ce qui n’est pas productif tend à disparaître. L’ennui, les temps morts, les pauses sont devenus suspects. Or nous ne sommes pas conçus pour fonctionner en activation permanente. Un moteur qui tourne en continu finit par s’user prématurément.

Deuxième point : nous n’apprenons pas à récupérer. Il n’existe pas “d’école de la récupération”. Dans le sport de haut niveau, la récupération est mesurée, planifiée et optimisée. En entreprise, c’est un angle mort. Pourtant, la récupération psychologique est une compétence stratégique. Elle conditionne la performance durable.

Enfin, l’intensification du travail joue un rôle majeur. Nous cumulons aujourd’hui plusieurs types de charges : cognitive, émotionnelle et informationnelle. Le numérique, et plus encore l’IA, produisent une surabondance d’informations qu’il faut trier et contrôler. Cela augmente la charge allostatique, c’est-à-dire l’usure biologique et psychique liée à un stress prolongé. La plupart des salariés ne sont pas en burn-out déclaré. Ils sont en burn-in : une phase d’usure progressive, marquée par une fatigue persistante, banalisée, chronique. C’est précisément à ce stade qu’il faut agir.


2. Comment déconstruire l'idée que se détacher du travail serait une forme de désengagement ?

Il faut d’abord faire évoluer les représentations sociales. Dans beaucoup d’organisations, récupération rime encore avec relâchement, voire paresse. C’est une erreur. La récupération n’est pas un luxe, c’est un levier de performance durable. Je reprends l’exemple du sportif de haut niveau : aucun entraîneur n’ignore le niveau de récupération de son athlète. Sinon, la courbe de performance s’effondre.

Le sujet est donc culturel et managérial. Il faut former les managers et les équipes à ces mécanismes, intégrer la récupération dans les diagnostics de charge et mesurer les coûts cachés liés à la non-récupération. Je pense notamment au présentéisme. Il coûte, selon mes estimations, bien plus cher que l’absentéisme. Des collaborateurs physiquement présents mais psychologiquement épuisés perdent en efficacité, en créativité, en capacité d’adaptation. Les coûts économiques sont massifs.

Il y a aussi un enjeu juridique. Depuis les condamnations liées à l’affaire France Télécom, la notion de “harcèlement institutionnel” est reconnue : une organisation qui installe durablement un environnement pathogène peut être mise en cause pénalement. Beaucoup d’employeurs sous-estiment ce risque.

Pour convaincre les entreprises, je propose une approche en trois temps : objectiver les coûts cachés, expérimenter des dispositifs pilotes pour démontrer les gains, et rappeler les risques humains et juridiques. La récupération n’est pas un sujet accessoire, c’est un sujet stratégique.


3. Concrètement, que peut faire un manager pour instaurer une culture de la récupération ?

Le manager a un rôle central. Une fois formé et sensibilisé, il peut agir à plusieurs niveaux. 

D’abord, favoriser le détachement psychologique. Cela passe par le respect réel de la déconnexion mais aussi par le partage des responsabilités. Quand une seule personne porte un problème critique, c’est typiquement le sujet qui la réveille à quatre heures du matin. Organiser des binômes ou une rotation des responsabilités réduit la rumination.

Ensuite, redonner du contrôle. Dans des organisations matricielles saturées d’injonctions paradoxales, clarifier les priorités est essentiel. Il faut donner des boussoles stratégiques, apprendre aux équipes à arbitrer et à dire non. Le micro-management, au contraire, augmente la charge psychologique.

Troisième levier : restaurer la régulation sociale. Le travail hybride a fait disparaître une partie des temps informels. Or ces moments de convivialité ne sont pas anecdotiques : ils participent à la détente et à la régulation émotionnelle. Les déjeuners d’équipe, les rituels collectifs simples ont une vraie fonction psychologique.

Il faut aussi agir sur l’environnement physique. La psychologie environnementale montre que la présence de végétation, même symbolique, apaise le système nerveux. À l’inverse, des espaces uniquement composés de formes rigides et artificielles peuvent accentuer la tension cognitive.

Enfin, j’encourage les apprentissages non utilitaristes : des formations ou projets qui ne sont pas immédiatement liés à la performance. Apprendre une langue, pratiquer une activité artistique, développer un projet personnel permet de restaurer un sentiment de maîtrise et de compétence sans pression compétitive.

Et surtout, il faut veiller à la cohérence du contrat psychologique. Si l’on promet des marges de manœuvre, par exemple du temps pour des projets personnels, sans les respecter, on alimente la rumination et donc l’épuisement.


Question bonus. Quel est votre rituel personnel pour préserver votre récupération ?

J’essaie d’appliquer à moi-même ce que je recommande ! Je pratique les arts martiaux. Cela m’oblige à décrocher mentalement. Quand vous avez un adversaire en face de vous, vous ne pensez plus à vos dossiers. Je joue de la musique. L’écriture active également les fonctions préfrontales et permet de mettre à distance les émotions. C’est un outil puissant de régulation.

Je m’impose aussi des règles de déconnexion, notamment vis-à-vis du téléphone. Et puis j’ai appris, avec le temps, à me féliciter. Dans un monde hyper-intense, être capable de reconnaître ses propres efforts est un levier simple mais fondamental de récupération psychologique.



Propos recueillis par Laure Girardot